[Fiction] Pas de 4G dans le RER.
Gryffe
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Mer 5 Avr - 20:46

Bienvenus, bienvenus ! J'avais commencé à écrire cette fanfiction pour les forums de jeuxvidéo.com. Mais finalement, je me suis découragé au bout de quelques pages ! noël

Aujourd'hui, c'est le grand retour. Le revival quoi. Ça se passera tout les mercredi (si tout va bien), et ce sera uniquement ici ! Faites donc place !

Chapitre 1 : la plume perdue.

Le ciel bleu au-dessus d'elle. La mer turquoise en dessous. Et le soleil chaleureux à l'horizon. Oui, en cet instant, il semble bien à Rose que les éléments se sont parfaitement alignés pour lui offrir ce temps paradisiaque. On dit souvent que les agences de voyage ne vendent que du rêve, que toutes leurs publicités sont complètement retouchées et absolument pas représentatives des destinations, mais au moins pour cette fois force est de constater que le rêve est devenu réalité. Elle l'a même dépassé d'ailleurs : un rêve ne dure qu'une nuit ; cette météo persiste depuis le début de la semaine.

Dire qu'il y a encore deux dizaines de jours, elle grattait des feuilles de papier dans des salles de classe mal isolées de Kalos où l'on cuisait à l'étuvée, le prix à payer pour la poursuite de ses études... Mais plus maintenant ! Les cocktails ont remplacé le stylo dans sa main, la lecture de Trendings in Alola celle des leçons du soir, et son matelas flottant est nettement, nettement plus confortable que les vieilles chaises en bois dure du lycée. Oui, tout est parfa...

Un instant. Est-ce que c'est bien une main baladeuse en train de la peloter qu'elle a l'impression de sentir sur son sein ?!

De surprise, elle ne peut retenir un petit cri d'indignation, mais ce serait se méprendre sur Rose que de croire que c'est tout ce dont elle est capable. Dans le même mouvement, elle se saisit du bras importun et le tire de toute ses forces ; vous imaginez aisément son étonnement lorsqu'elle voit surgir de l'eau, non pas un nageur pervers, mais un concombaffe qui se tortille frénétiquement pour échapper à son étau... Contrariée de l'impudence de la petite créature malgré tout, l'adolescente décide de lui inculquer une petite leçon.

-Squeeze ! Annonce-t-elle.

Le pauvre pokémon voit son appendice blanc tripler de volume et ses yeux lui sortir quasiment des orbites lorsque son corps ovale est compressé comme une baudruche par la poigne impitoyable de Rose, avant que cette dernière ne le balance sans ménagement et encore sonné dans l'océan. Dégoûtée et la paume gluante, la voilà qui pagaie paresseusement jusqu'à la plage, là où les pokémons sauvages et mal éduqués ne s'aventurent pas. Là où, également, sont restés ses parents, qui apprécient moyennement l'eau pour des raisons qui lui deviennent chaque jour plus évidentes.

Monsieur Forgeron est allongé sur une serviette de plage, magazine sur la tête pour se protéger du soleil et visiblement endormi, contrairement à madame, occupée à capter un maximum de soleil suivant l'exemple de son rozbouton Praline. On ne peut pas dire de sa maman qu'elle soit particulièrement belle, ça Rose en convient, même si elle est très loin d'être une laideronne non plus, mais elle a par contre des formes avantageuses et elle le sait. Elle ne l'avouera jamais mais il crève les yeux que son petit plaisir coupable est de rendre son mari jaloux en attirant les regards par des maillots de bain avantageux et des poses lascives...

-Alors mon trésor, on se lasse des jeux d'eau ? C'est bientôt l'heure du déjeuner tu sais, on peut faire une petite promenade à Konikoni avant de se mettre à table. Je ne crois pas que ton père ait quelque chose à objecter là-dessus vu sa façon de profiter de la plage.

Seul lui répond le mouvement du magazine qui bouge au rythme des respirations du dormeur. Même Praline semble enthousiasmée par l'idée et commence à faire des petits ronds d'impatience dans le sable autour de Rose. Cette dernière l'attrape en passant pour essuyer le sable mouillé collé aux feuilles de la petite plante surexcitée avec une serviette à mains qui dépasse du sac fourre-tout familial.

-Pourquoi pas ? Répond-elle distraitement. J'ai eu mon compte de baignade pour la journée de toute manière. Quel est le planning pour cet ap – Maman !

Jade venait d'étaler à l'improviste une bonne quantité de crème solaire sur le visage de sa fille alors que son attention était encore focalisée sur le rozbouton. C'est le genre de surprise dont la petite pourrait se passer : c'est froid, gras et désagréable de manière générale.

-Désolée ma chérie. Tu sais à quel point il est important de se protéger du soleil dans ce genre de région. La dernière chose dont on a envie c'est que notre petit séjour se termine à l'hôpital parce que ta peau desquamée et brûlée s'est infectée.

-Tch. Tu passes ton temps à imaginer le pire, mais à quand remonte la dernière fois qu'on a vraiment eut des ennuis ? bouda Jade.

-Ça ma grande, c'est parce que ta maman préfère prévenir que guérir. Un jour, tu vas finir par te blesser dans ton insouciance. … Eeeeeet voilà ! Fini !

Cette exclamation est marquée d'une petite pichenette sur le front, touche finale à l'écran protecteur.

-Alors, on y va ? Ça va être l'occasion pour nous de faire le tour de ces petits restaurants qu'on a pu voir ! La cuisine de Barbarégale, c'est sympa, mais ça finit par lasser deux fois par jour depuis le début.

-Et papa ? On le laisse ici ?

Toujours imperméable à toute l'agitation et au bruit de centaines de touristes qui piétinent la plage, Kaleb ne semble ni prêt ni désireux d'être tiré de ses rêveries. Les trois femmes l'observe pensivement quelques instants, jusqu'à tant que Jade extirpe son téléphone du sac de plage et ne propose sa solution avec un sourire malicieux.

-Je lui envoie un SMS avec notre plan d'action. Il nous rejoindra quand il aura fini. Et maintenant, s'exclama-t-elle en rangeant le téléphone, en avant mauvaise troupes !

Le petit groupe se met ainsi en branle, remontant la piste qui mène vers la ville, logée un peu plus à l'ouest.

-On devrait peut-être remettre nos vêtements au lieu d'y aller en bikini, non ? demande Rose.

~~

Le cœur de Tau bat à tout rompre dans sa poitrine. Ses poumons ont beau être en feu, il n'ose pas se permettre de respirer pour autant – pas tant qu'il ne sera pas certain d'avoir semé le monstre qui les poursuit. À côté de lui, tremblant dans ses bottes, Ekelm prend moins de précautions. Tau pourrait jurer que ses halètements résonnent dans toute la forêt. Il plaque la main sur la bouche de son compagnon d'infortune en tentant d'ignorer le contact moite de la sueur et se campe plus fermement contre le tronc du large arbre derrière le quel ils se sont réfugiés dans l'espoir de passer inaperçus. Oser jeter un coup d’œil derrière eux demande un courage qu'il n'est pas capable de rassembler, mais il n'a pas besoin de prendre ce risque pour savoir que leur chasseur est toujours sur leurs talons. Le floramantis, lui, ne prend pas la peine de dissimuler sa présence. Bruissements de feuilles et craquements de branches accompagnent sa progression.

Si son cerveau n'était pas entièrement obsédé par l'image mentale du pokémon le découpant en morceaux avec ses lames avant de le dévorer en guise de quatre heures comme vengeance pour s'être intéressé de trop prêt à ses œufs, Tau aurait pu éprouver de l'admiration pour le pokémon. L’âpre obstination avec la quelle il les avait pourchassé sur plusieurs centaines de mètres de végétation dense et difficilement praticable lui fait honneur. Persévérant, dévoué et talentueux, c'est le genre de pokémon qu'il a toujours rêvé de pouvoir un jour ordonner. Malheureusement, dans sa situation actuelle, le peu de puissance mentale qu'il arrive à arracher aux griffes de la peur il préfère la consacrer d'abord à trouver un plan pour se sortir de ce pétrin plutôt qu'à jeter des fleurs à son possible bourreau-en-devenir. Et force lui est de constater que ses options sont très limitées, et n'ont fait que s'étrécirent encore quand il est devenu clair que le terrain les désavantage plus que leur poursuivant.

Les craquements se rapprochent encore. Plus près, plus resserrés. Ils emplissent tout l'espace. Le monde semble se vider de toute couleur, de toute forme, de toute profondeur. Même le temps reste suspendu. Seul compte ces bruits qui deviennent les seuls repères dans cet univers crépusculaire.

Et la tête du floramantis émerge de derrière le tronc.

Dans son état normal, Tau aurait hurlé du haut de ses poumons ; hypnotisé par la situation actuelle comme un vivaldaim devant les phares d'une voiture il ne peut que rester tétanisé. Son salut réside dans la forme de l'arbre : légèrement bombé, il constitue la cachette idéale. Le regard de la créature se contente de scruter les fourrés alentours et échoue à remarquer les deux gamins collés dans son léger renfoncement. Sont-ils vraiment aussi profondément enfoncés dans leur abri qu'ils pourraient possiblement l'être ? Tau n'en gage pas, mais la crainte qu'un mouvement n'attire l'attention le retient de s'en assurer. La seule chose qu'il ose, c'est une prière silencieuse et immobile à Tokopyion.

Totem ou astre, les esprits sont avec lui en tout cas. Aussi soudainement qu'elle est apparue, l'apparition fantasmagorique se retire. On peut l'entendre faire quelques pas dans la clairière, hors de vue. Elle hésite, renifle, inspecte d'autres pistes.

« Faites qu'elle parte, récite mentalement Tau comme un mantra. Qu'elle s'en aille, que ce cauchemar disparaisse. »

C'est le moment que choisi un spododo solitaire et qui dormait au pied de l'arbre qui sert de refuge à nos deux héros pour sortir de sa torpeur. Ils n'avaient pas remarqué la petite créature dans leur agitation première, mais c'est un nouveau problème qu'il ne peuvent maintenant plus ignorer. Le pokémon ne semble qu'amical et curieux au premier abord, mais le moment est mal choisi.

« Chut ! » lui souffle Tau, craignant que les couinements du champignon ne finissent par attirer l'attention sur leur cachette, mais la situation empire encore quand il commence à pousser de petits cris d'excitation devant ces grands humains perchés au-dessus de lui. En désespoir de cause, le garçon décide de se pencher un peu en avant pour repousser l'adorable mycose du bout de sa chaussure ; il ne se rend compte que trop tard qu'il n'avait toujours pas libéré Ekelm de son emprise, oubliant totalement l'asphyxie de son infortuné camarade, désormais violacé, sous le coup du stress. La pauvre victime ne peut s'empêcher d'aspirer l'air par grandes goulées bruyantes, désespérée de retrouver son souffle ; dans le même temps le spododo sauvage, indigné d'être malmené de la sorte, se venge en envoyant gicler un bon nuage de spores au visage des voyous.

La rencontre de ces semences éparpillées avec des voies respiratoires innocentes est explosive. Si Ekelm semble d'abord s'étouffer sous le coup de l'invasion, son malaise se développe rapidement et avec moult soubresauts en un puissant éternuement qui détonne comme un coup de fusil sous la canopée. La forêt entière se tait d'abord, ahurie par ce développement... et le monde s'écroule sur les deux garçons dans un rugissement terrible.
Intervenant
Nominoé
Intervenant
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Mer 5 Avr - 21:08

C'est super, j'ai largement préféré la deuxième partie mais la première regorge de moments particulièrement réalistes. J'attends la suite avec impatience ^^ !
Anoth-Cha
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Jeu 6 Avr - 16:13

En lisant le titre j'imaginais un pauvre gars se faire tabasser dans le RER car il jouait à la 4G xD

Sinon contrairement à Nomi j'ai préféré la première partie, surement une envie de vacances à la plage gêné

C'est très bien écrit et agréable à lire alors vivement la suite #impatiente
Gryffe
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Jeu 6 Avr - 17:04

Anoth-Cha a écrit:
En lisant le titre j'imaginais un pauvre gars se faire tabasser dans le RER car il jouait à la 4G xD

N'est-ce pas ? Je me souviens encore de mon propre traumatisme en lisant le recueil de nouvelles Ne pas gêner l'ouverture automatique des portes quand je me suis rendu compte qu'il n'y avait pas de portes automatiques ! Le gasp !
Gryffe
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Mer 12 Avr - 21:04

Partie 2
______________

-On y arrive ! On y arrive !

Ekelm a raison, l'orée des bois est enfin visible. Le ciel bleu et la mer turquoise remplacent cette succession d'une haie d'arbres après l'autre en guise d'horizon. Leur porte de sortie est proche, mais les vrais ennuis ne font que commencer...

La première chose à les gratifier lorsqu'ils s'extraient enfin de toute cette verdure, c'est un bon bain de lumière solaire. Là où la flore dense les forçait à évoluer dans une pénombre presque nocturne jusqu'à maintenant, le soleil d'Alola perce à nouveau dans toute sa radiance caractéristique désormais. La seconde chose qui retient leur attention, c'est la falaise à pic à quelques mètres devant eux, et son sol tapissé d'éclats rocheux tranchants plus d'une dizaine de mètres plus bas. Konikoni et Ho'ohale sont naturellement séparées par un plateau surélevé – en temps normal, on emprunte le tunnel creusé dans la roche pour relier les deux, mais cette fois-ci, le duo avait décidé d'escalader la paroi pour en explorer le sommet. Avec toutes les prises présentes et la petite taille (toute relative) du massif, ça s'était révélé nettement moins dangereux que ce que l'on pourrait croire au premier abord. Leur problème dans le cas présent, c'est qu'ils ne vont pas pouvoir se permettre de prendre leur temps pour descendre tranquillement. Pas même de choisir un mur plus favorable, moins élevé.

Ekelm s'en rend compte. Il flanche. Pâle comme la mort a ses trousses – on ne peut pas vraiment lui en vouloir.

-On va jamais pouvoir redescendre çaAAAAAAAAH !!

Tau, lui, n'hésite pas : il se jette du sommet en taclant Ekelm au passage. C'est sans doute la pire chose à faire dans sa situation – mais quelles sont ses autres options ?

La seconde qui suit sera la plus longue de sa vie – son saut lui semble ralentir jusqu'à lui donner l'impression qu'il flotte en apesanteur, qu'il pourrait rester suspendu dans le ciel comme ça pour toujours, pris dans une éternité sans lendemain ; d'un seul coup d’œil il capte jusqu'aux moindres détails du paysage qui s'étend en dessous de lui avec une acuité renouvelée, une netteté qu'il n'avait jamais expérimenté auparavant.

Mais le temps finit par reprendre sa prise sur lui. Il s’accélère à hauteur de ce qui a été perdu : la suite des événements se perd dans un flash flou. Il y a une explosion quelque part au-dessus de lui, l'air qui le fouette alors qu'il tombe comme une pierre pour s'écraser plus bas, un éclair indistinct de la couleur d'une flamme et qui transporte dans son sillage la chaleur d'un brasier.

… La seule chose dont il se rappelle ensuite est d'être affalé dans une énorme touffe de pelage rouge-orangé, doux au toucher et chaud sous les doigts comme une grosse couverture en hiver. Il avait cru n'avoir que fermé les yeux dans les derniers instants, pour ne pas voir la fin arriver, mais il s'était de tout évidence évanoui brièvement. Où est-il maintenant ?

… Il y a quelqu'un de penché sur lui en fait. Un homme, l'air sévère, le visage carré et les cheveux et les yeux d'un marron assorti, en train de lui dire quelque chose d'incompréhensible. Désorienté et nauséeux comme Tau se sent actuellement il n'est pas en état de comprendre quoi que ce soit de toute façon ; son cerveau embrumé se débat, empêtré dans un voile invisible qui lui recouvre l'esprit. Se recentrer sur ses alentours demande un laborieux effort de volonté. Du moins avant qu'une grosse langue dégoûtante ne vienne lui repeindre le visage. Ugh !

L'inconnu se met à rire un bon coup, mais il est bien le seul. Ekelm est assis quelques pas plus loin, blême. Lui n'a pas pipé mot. Heureusement, la situation n'a pas besoin de lui être expliquée pour que Tau comprenne ce qu'il s'est passé. Le trou encore fumant dans la roche à l'endroit d'où ils s'étaient élancés, la présence de cet étranger qui ne peut qu'être un dresseur... l'arcanin sur le dos du quel il est assis ? Brave pokémon. Tau le grattouille distraitement derrière les oreilles. L'homme s'était remis à parler maintenant qu'il était certain que son interlocuteur est en mesure de le comprendre.

-Dites donc vous deux, on peut savoir ce que vous fabriquiez là haut ?

Sa voix a un accent marqué, peut-être celui de Kanto. Tau connaît vaguement les plus courants de ce qu'il a pu en voir à la télévision, mais il est loin d'être expert dans le domaine.

-Oh, un mélange de sport et de « cap ou pas cap ? ». Notre routine quotidienne quoi !

Il agrémente sa déclaration de quelques coups de poings dans un sac de frappe imaginaire, mais son ton est bien moins assuré qu'il ne le voudrait. Et à mieux y regarder ses mains tremblent un peu, elles aussi. Le Kantonien ne se fait pas avoir par une excuse aussi faible.

-Et un floramantis qui vous balance une lame-solaire dans le cul, ça en fait aussi partie de votre quotidien ? Ton plan après avoir sauté 20 mètres de dénivelé, c'était quoi ?! Tu peux remercier Koutei pour ses acrobaties, sans lui tu serais un steak haché à l'heure qu'il est !

L'homme flatte l'encolure de son pokémon en murmurant des compliments. Tau a la désagréable sensation que c'est tout l'inverse de ce traitement qui lui sera réservé de retour à la maison. Ce qui a eu lieu va se savoir. Ekelm est incapable de garder un secret.

-J'ai quelques mots à dire à vos parents.

C'est pire encore que ce qu'il aurait pu imaginer ! Décidé à ne pas essuyer un tel affront, Tau affronte le regard de son actuellement-sauveur-mais-futur-bourreau avec tout ce qu'il peut rassembler de défi dans son expression.

-Comme si j'allais vous dire quoi que ce soit tiens !

Mais l'autre n'a même pas besoin de parler pour exercer son autorité, travaillée auprès de ses pokémons mais tout aussi redoutablement efficace sur les humains. Tau baisse la tête, vaincu et humilié.

~~

La chaleur tropicale est traîtresse : d'une douce tiédeur, elle peut se muer sans prévenir en canicule impitoyable. Dans ces conditions, le meilleur ami de l'Homme n'est pas le ponchiot, mais...

-Ce sera deux sundaes pour nous. Un nappage caramel et un chocolat. ... Oh, et rajoutez une eau fraîche pour notre rozbouton ! ajoute Jade au serveur griffonnant dans son calepin.

Après quoi l'adolescent basané reprend son tour des tables à la terrasse, laissant la mère et sa fille seules (ou autant que faire se peut au milieu d'autres clients et en pleine rue bondée). C'est tout ce que Jade attend pour entamer la vraie conversation.

-Alors, qu'est-ce que tu en dis... plutôt beau garçon non ? Probablement surfeur en plus de ça, je dirais...

Rose ne peut pas s'empêcher de rouler des yeux en retour.

-Maman, tu ne crois pas que tu es un peu vieille pour ce genre de type ? … Et mariée, en plus.

-C'est plutôt ton avis sur la question qui m'intéresse.

Rose cherche les yeux de sa mère, elle soutient son regard. C'est donc ce genre de conversation qu'elles vont avoir.

-Il est... sympathique... J'imagine ?

- « Sympathique » ?! J'imaginais quelque chose de plus... Hum... Tu vois ?

Ça ne fait que deux phrases à peine et cette situation l'horripile déjà. Immédiatement, Rose tente son plus expressif « tu me gonfles / j'ai pas envie d'en parler » : coude appuyé sur la table, menton enfoncé dans la paume de la main et yeux plissés. Il ne manque que le soupir de dédain pour compléter le tableau, mais ce serait franchir les limites de l'insolence. Malheureusement il ne doit pas être assez explicite, à moins que Jade n'ait décidé de passer outre...

-Ou alors... tu dis ça parce que tu as déjà un petit ami ?! se hasarde-t-elle, rayonnante.

-Non maman. J'ai trop de travail avec mes études pour ce genre de distractions. Je me lève tôt le matin, je travaille toute la journée, puis je rentre directement à la maison et je passe le peu de temps qu'il me reste hors devoirs à faire des choses qui me plaisent. Je vois mal comment je pourrais insérer une relation en plus là-dedans.

-Oh non, attends, laisse moi deviner, je sais ! En fait tu n'oses pas me l'avouer parce que...

Tout en disant cela, elle se rapproche subrepticement par-dessus la table, son visage penché sur celui de sa fille.

-... c'est un pokémon ! S'exclame-t-elle avec satisfaction.

Dans ce genre de situation, confronté à une telle énormité, un facepalm n'est que la deuxième meilleure chose à faire. La première recommandation pour ce cas très spécifique de proximité physique inconfortable doublé d'une idiotie est un vigoureux coup de boule asséné au crâne de la personne incriminée. C'est exactement ce que Rose décide de faire – mais au ralenti, pour produire un effet plus comique que douloureux. Frapper vigoureusement le crâne de votre génitrice, qui plus est quand cette dernière paie encore vos études, votre nourriture et votre logement, est rarement une bonne idée.

-Ce n'est pas la réaction que tu devrais avoir en apprenant ça ! Fulmine Rose.

-Donc tu sors bien avec un pokémon ?

-NON !!

Pour ne rien arranger, voilà que les clients alentours se tournent vers leur table, le bruit de leurs conversations soufflé par cette explosion sonore. L'adolescente peut sentir qu'on l'observe, qu'on la scrute, qu'on la juge. Jusqu'à maintenant cette farce ne l'avait qu'exaspérée, mais maintenant elle devient franchement embarrassante. La pauvre se met à rougir comme une pivoine.

-Vos glaces, et une eau fraîche ! J'ai ramené une coupelle plutôt qu'un verre pour le rozbouton.

L'intervention du serveur brise heureusement la glace. Tout à chacun se détourne pour revenir à son propre repas, soulageant la pauvre rose du poids de cette attention. Maintenant qu'elle lui prête plus attention, c'est vrai que c'est un joli garçon, pas désagréable à regarder...

Pendant que la petite Praline joue dans son eau autant qu'elle la boit, les deux femmes mangent en silence et pensivement. Du moins jusqu'à ce que Jade ne reprenne la parole.

-Alors, comment est-ce que tu trouves les vacances jusqu'à maintenant ?

Il faut quelques cuillerées de plus avant que Rose n'ait sa réponse.

-Géniales. Absolument géniales.

Pas vraiment convaincant. Mais la parole se délie au fur et à mesure, comme un vieux moteur diesel qui a besoin de temps pour se chauffer.

-Le temps est parfait, on ne se lasse jamais de la plage, la ville a l'air plus vivante que jamais ça ne l'a été chez nous et le taux de change est si bas qu'on mange tout les jours au restaurant pour moins cher à trois – oui, quatre, désolé Praline, ne m'éclabousse pas la jambe comme ça tu veux ? – que le prix d'une pizza à retirer sur place. Mais...

Rose s'interrompt, touille un peu sa glace, hésitante.

-Maaaiiiiis ? la presse Jade.

-Je sais pas. Je me demande si ça en vaut vraiment la peine. On sera reparti d'ici la fin de la semaine prochaine, et c'est pas non plus comme si on pouvait se permettre de venir ici chaque année. Est-ce qu'on ne va pas le regretter plus qu'on en aura profité ?

-Seulement si tu n'en profites pas assez !

Rose dévisage sa mère. Cette dernière a toujours son éternel sourire en place – tout ce qu'elle dit semble toujours la rendre heureuse, même quand il s'agit de quelque chose de banal ou inintéressant. Un jour, après qu'elle l'ait interrogé à ce sujet, Jade lui avait révélé le secret de son sourire. « Je vis dans un monde où nous formons une famille unie et heureuse – toi, Kaleb, Praline et moi. Est-ce qu'ai besoin d'autre chose pour avoir envie de sourire ? ».

-Ton problème, c'est que tu te projette trop dans le futur. Comment profiter de ce que tu fais quand tu penses déjà au temps où ce sera fini ? Tu brûles ta vie par les deux bouts.

-Humpf. Il y a moins d'une heure à la plage, je ne réfléchissais pas assez avant d'agir, et maintenant je le fais trop... boude Rose.

-Disons que ta capacité d'anticipation est mal placée. Lorsque que quelque chose devrait te rendre heureuse, tu te tortures l'esprit à savoir de quelle façon ça pourrait mal tourner, mais lorsqu'un danger apparaît, tu fonces sans te poser de questions en espérant passer au travers. La clairvoyance est une compétence qui se développe. Il ne suffit pas de dilapider ses efforts au hasard en espérant résoudre des problèmes au petit bonheur la chance.

Des paroles qui sonnent comme la vérité, mais qui n'apportent pas vraiment de réconfort à Rose. Qu'est-ce qu'elle était censée en faire ? Ce n'est pas comme si elle se sentait maintenant différente rien qu'à avoir entendu la voix de la raison. Rien n'a changé.

Jade connaît sa fille aussi bien que si elle pouvait lire dans ses pensées. Ce qui la tracasse n'est pas un secret pour elle.

-Je suis désolée. Il n'y a pas de formule magique à réciter pour éloigner ce genre de soucis. Si c'était le cas, les livres de développement personnel se vendraient moins bien. Mais tu ne devrais pas te tracasser avec ça. Tu es jeune. Il te reste toute ton adolescence et bien plus encore pour apprendre.

Rose n'a rien à ajouter de plus. Elle se contente de vider distraitement son pot de sundae, sa posture abattue communique pour elle tout ce qu'il y a savoir. Pour la première fois la figure de la mère reflète les soucis de sa fille, une difficulté qu'elle comprend mais qu'elle ne peut pas régler.

-Tu sais, j'étais en train de me dire, puisqu'on a déjà abandonné ton père ce matin, on peut bien le refaire pour la balade de ce soir. Laisser notre homme à la maison et se faire une promenade juste nous deux, entre filles. Qu'est-ce que tu en dis ?

Ce n'est pas grand-chose, mais c'est un geste qui suffit à rallumer une étincelle dans le regard de Rose. C'est aussi ça, parfois, être une mère. Simplement être présente.

C'est le moment dont profite le téléphone de Jade pour sonner. Elle décroche, écoute les premiers mots...

-Quand on parle du loup ! chuchote-t-elle à Rose en mettant la main sur le combiner. Je t'avais dis qu'il penserait à consulter ses messages ! Finis ta glace en vitesse et surveille Praline, on va au restaurant !

Bouchées doubles et vidage de coupelle sont au programme ! Mais malgré l'urgence de la situation, Rose se sent distante, éloignée de toute cette agitation. Son esprit s'est déjà perdu dans les méandres de la soirée à venir.

~~

Tau est couché dans son lit, la tête enfoncée dans l'oreiller. Il est mort. Encore plus mort que si ce floramantis de malheur avait eu sa peau. Ce n'est pas une trépas rapide et indolore, mais la lente agonie de la punition. On ne le laissera plus jamais sortir. Peut-être qu'on l'enfermera dans une cave pour s'assurer qu'il ne quitte plus la maison. Ou qu'on lui coupera les jambes ? Sa mère n'en serait pas capable elle-même, elle qui blêmit à la vue de la moindre coupure, mais son père ? Il est policier, il a du voir pire, peut-être même a-t-il déjà du faire pire...

… La voix de l'étranger de Kanto a quitté sa maison il y a bien de cela un bon quart d'heure, mais ses parents n'ont pas arrêté de discuter entre eux pour autant. Il peut encore les entendre. Ils parlent suffisamment forts pour qu'il n'ignore rien du ton de chacun, mais pas assez pour qu'il puisse comprendre précisément ce qu'ils disent. C'est pire que tout. Faute d'éléments précis aux quels se raccrochent, son cerveau bouche de lui-même les trous, et lui concocte scénario catastrophe après scénario catastrophe. Mais ce n'est pas comme si le peu qu'il en savait lui donnait raison de douter du pire, pas vrai ? En désespoir de cause, il se terre sous sa couette, se couvre les oreilles de son oreiller. Mais même ces mesures ne peuvent le protéger de...

-Tau ! Viens ici !

Il lui faut se lever. Affronter... quoi qu'il puisse l'attendre en bas...

-Immédiatement !

Il se promet d'être fort, de rester digne, de faire face. Mais toutes ces belles paroles ne survivent même pas à la descente des escaliers. Lorsqu'il arrive dans le salon, il est déjà rouge comme une pivoine, prêt à s'effondrer. Ses parents sont là, bien sûr, assis sur le canapé. Ils lui font signe de s'approcher. C'est son père qui s'exprime, comme il craignait.

-Ta mère et moi avons beaucoup discuté de ce qu'il s'est passé. Nous pensons que la meilleure chose à faire est de t'envoyer faire ton tour des îles.
Gryffe
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Ven 14 Avr - 15:02

Juste un message en passant, n'hésitez pas à poser tout les questions que vous pourriez avoir en tête, je suis toujours prêt à y répondre ! content

Les chapitres sont écrits au fur et à mesure de la parution, rien n'est déjà figé dans le marbre. Ça peut être le bon moment si vous voulez savoir ce qui se passe en coulisse.

snob
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